Arnaud Francioni
UQAM
PDF| Note biographique | Bibliographie | Notes | Annexe | CitationRésumé
Lorsque le, la chercheur.e s’engage dans la recherche, il, elle s’engage souvent dans des démarches longues et complexes. L’intérêt intrinsèque de la recherche est bien souvent ce qui motive le, la chercheur.e à se lancer dans de telles démarches afin d’apporter un point de vue détaillé et cohérent qui viendra enrichir la réflexion sur le sujet choisi. De nombreux sujets de recherches, notamment ceux entourant les enjeux écologiques, sont reliés à une dimension affective forte et permettent de voir les divergences dans le discours lié à la culture et aux valeurs de chacun.e.
Nous souhaitons donc comprendre les enjeux éthiques qui entourent le sujet de l’écologie en recherche face aux attentes et à la subjectivité du, de la chercheur.e dans un contexte global où les dissensions sur le sujet sont de plus en plus nombreuses et visibles.
La première partie sera une présentation de l’éthique et de sa prise de conscience chez le, la chercheur.e à travers l’articulation de l’intérêt intrinsèque du sujet de recherche et des présupposés liés à la culture en lien avec les enjeux écologiques. La présentation succincte de deux idéologies, l’éco-capitalisme et l’éco-socialisme, permettra de mettre en lumière dans une deuxième partie les grandes divergences face à ces enjeux. La troisième et dernière partie se penche sur une réflexion liée aux méthodes concrètes qui peuvent être utilisées par les chercheur.es afin d’éviter de laisser une trop grande place à un raisonnement subjectif qui pourra nécessairement mener à un risque du questionnement de la légitimité des résultats de la recherche. Les travaux de Todorov et de Filtzinger seront utilisés comme support argumentatif dans cette troisième partie et mettront en avant l’importance du retour réflexif de la part du, de la chercheur.e, notre positionnement intellectuel et nos compétences communicationnelles, interculturelles et internationales.
Mots-clés : Écologie, Environnement, Éthique, Idéologie, Culture
I. Les attentes et les réalités de la recherche :
Le questionnement est le processus naturel de la recherche. Nous sommes confrontés quotidiennement à des questions qui nécessitent une réflexion approfondie et la recherche permet d’approfondir nos interrogations et de (parfois) trouver certains éléments de réponse. D’une simple curiosité à une quête de sens profond et personnel, la recherche se présente comme une balise, une bouée afin de nous donner des points de repère utiles pour nous-mêmes et la collectivité. La première question que nous souhaitons poser est la suivante : pourquoi faisons-nous de la recherche et décidons-nous de nous lancer dans un projet souvent long, complexe et fastidieux pendant plusieurs années ? L’intérêt par rapport à un sujet nous semble bien évidemment un élément central et motivateur compte tenu des efforts demandés. Mongeau (2011) nous parle d’ailleurs de cette dimension qui forge le choix de notre sujet de recherche :
Le processus de délimitation d’un sujet débute par le choix d’une thématique générale qui suscite en nous un intérêt intrinsèque. Ce peut être quelque chose qui nous intrigue, qu’on aimerait mieux comprendre, ou encore une idée, une hypothèse qu’on a concernant l’influence ou l’incidence de tel ou tel élément sur un phénomène donné. Le choix se fait dans la perspective de résoudre un problème donné (scientifique ou professionnel) ou de modifier nos pratiques ou celles d’un groupe professionnel. (Mongeau, 2011, p. 17).
Même si ces propos peuvent sembler très généraux, ils permettent néanmoins de cerner une partie de l’essence de la recherche. C’est sa raison d’existence même que l’auteur essaie d’articuler ici. Nous sommes donc dans une perspective de changement, de création, et d’avancement qui permet de justifier le fait que nous nous intéressions à un sujet en particulier, pendant plusieurs années et à travers un raisonnement complexe et approfondi. Nous nous devons également de mettre en lumière les règles qui régissent les fondements du processus de recherche. L’éthique est l’un de ces piliers incontournables.
1.1. Le rôle de l’éthique :
Quel est donc le rôle de l’éthique ? Elle balise de manière importante la recherche et est un élément fondamental dans la réussite du processus réflexif. L’éthique possède de multiples définitions. C’est une notion qui fait partie du cadre intrinsèque de la recherche. La définition qui nous semble la plus appropriée est celle d’Habermas et de son éthique philosophique :
qui, dans le langage d’Habermas, se rapportent aux choix axiologiques préférentiels de chacun, choix fondamentalement subjectifs. La morale correspond à une perspective universaliste, dépassant les bornes de toute culture donnée, alors que l’éthique, au sens étroit du terme, ne concerne pas entièrement le questionnement rationnel […] l’éthique correspond, dans le langage strictement habermassien, davantage aux choix de valeur subjectifs de la vie concrète, aux composantes axiologiques existentielles, qu’aux perspectives universalistes. (Russ & Leguil, 2012, p. 25)
L’intérêt de recherche doit aussi faire place à une notion de responsabilité lorsque l’on considère l’impact important de celle-ci au sein de la communauté scientifique et plus largement sur la société dans son ensemble. L’influence du champ de la recherche implique des responsabilités et des règles qui permettent de garantir la qualité des raisonnements et la réussite fondamentale de l’ensemble du processus. Fondamentalement, l’éthique est ce questionnement sur la qualité même de la question de recherche et la réflexivité permanente par rapport aux méthodes et moyens mis en place afin d’y répondre. Les raisonnements en recherche doivent donc être nourris par une réflexion…sur la qualité de la réflexion. La négligence d’une telle variable peut avoir des conséquences dramatiques (par exemple des conclusions erronées et non probantes, la non-prise en compte de certaines variables pourtant essentielles, les conflits d’intérêts potentiels …) sur la qualité de la recherche et par conséquent des recommandations qui en émergent. C’est dans une volonté de mieux cerner la place de l’éthique en recherche que nous allons essayer de comprendre la place de cette notion au sein de la recherche, liée ici au thème des enjeux écologiques.
1.2. La prise de conscience comme vecteur de l’éthique au sein des enjeux écologiques :
L’intérêt porté aux enjeux écologiques est motivé par une mise en lumière de sa pertinence sociale, communicationnelle et scientifique, lié à son caractère actuel dans les débats de société et les instances de gouvernance. Notre définition du terme « écologie » rejoint celle du chercheur Ernst Haeckel qui a créé et défini ce terme pour la première fois en 1866 dans son ouvrage « Morphologie générale des organismes » comme une « science ayant pour objet les relations des êtres vivants (animaux, végétaux, microorganismes) avec leur environnement, ainsi qu’avec les autres êtres vivants » (Brossollet, 2017).
Étymologiquement, le terme écologie a été défini par l’auteur à travers les mots grecs « oikos » (« maison » ou « habitat ») et « logos » (« science ») (Ibid.). Le chercheur allemand a eu un impact fondamental dans le développement de cette discipline pour avoir défini le terme de l’écologie et effectué des recherches autour des notions de l’ontogenèse (le développement embryonnaire) et de la phylogenèse (la lignée dont est issue l’espèce considérée) à partir de la théorie de la récapitulation (Haeckel, 1866). Il est l’un des premiers théoriciens de ce champ d’études à notamment se focaliser sur sa conception esthétique à travers des représentations d’êtres vivants comme des animaux, des plantes et des coquillages qui serviront de sources d’inspiration scientifique et artistique (Schmitt, 2018).
Cependant la pertinence de cette définition de l’écologie est limitée par son ancienneté et les nombreuses évolutions au sein de la discipline. Une définition de la dimension réflexive et identitaire dans le cadre de l’écologie nous semble essentielle dans notre travail afin de clarifier un positionnement plus actuel. Par exemple, une définition comme celle de « l’identité écologique » met en lumière la manière dont nous construisons notre perception de l’écologie. Elle est présentée ainsi par Tomashow :
Ecological Identity refers to how people perceive themselves in reference to nature, as living and breathing beings connected to the rhythms of the earth, the biogeochemical cycles, the grand and complex diversity of ecological systems. […] Ecological identity refers to all the different ways people connect themselves in relationship to the earth as manifested in personality, values, actions, and sense of self. (Tomashow, 1995, p. 3).
Mais pourquoi donc se focaliser sur cette discipline afin de parler des enjeux éthiques ? S’intéresser aux enjeux écologiques, c’est en fait une prise de conscience de l’importance des éléments naturels et des milieux de vie. Ce domaine d’étude tire d’ailleurs son origine de cette prise de conscience qui a favorisé et permet encore aujourd’hui le développement d’une science riche, diversifiée et fondatrice des initiatives de protection de la nature. Cette richesse est due en partie à la multiplicité des opinions au sein de la discipline, liée notamment à la culture et aux valeurs de la société d’origine de chaque individu. C’est à travers le discours culturel spécifique que nous serons capables de mieux discerner nos pratiques sociales, mais aussi la manière dont nous apprenons au sein d’un contexte où les dimensions sociales, culturelles et économiques jouent un rôle central (Kvidal-Røvik, 2018, pp. 795-796). Le débat sur les enjeux écologiques est selon nous un cadre privilégié qui met en lumière une diversité de points de vue, notamment dans le monde de la recherche. Il permet de voir que la vision des problèmes et des solutions liés à ces enjeux n’est pas conceptualisée de la même manière en fonction de nos origines, de nos valeurs et de notre culture. En tant que chercheur.e il est important, face à un problème aussi urgent et fondamental que les enjeux écologiques, de prendre conscience de la place de nos raisonnements subjectifs dans la définition de ce que représente l’écologie. Cette conscientisation est essentielle afin de trouver des résultats de recherche justes et légitimes, mais aussi d’éviter les blocages sur une problématique qui nécessite une prise d’action de plus en plus efficace, efficiente et rapide. Les derniers commentaires du secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres sont édifiants sur la marge de manœuvre temporelle qui nous reste pour agir : « Si nous ne changeons pas d’orientation d’ici 2020, nous risquons […] des conséquences désastreuses pour les humains et les systèmes naturels qui nous soutiennent. » (L’obs, 2018).
Cette subjectivité est la conséquence de nombreuses divergences (et par conséquent de blocages) autant liées à la culture, aux intérêts proprement économiques des divers acteurs ou encore à la définition de l’échelle de gouvernance la plus adaptée, qu’elle soit internationale, nationale ou locale. Le blocage sur des questions basiques tel que le consensus sur le caractère anthropologique du réchauffement climatique au sein de la communauté scientifique est l’une des conséquences du raisonnement subjectif autour de l’écologie et de son affect sur la manière d’agir et de faire évoluer le débat (Benjamin John Floyd, 2015; John et al., 2013; John & Kevin, 2015; John et al., 2016; Richard, 2016).
La réflexivité autour de la place de cette subjectivité, autant dans le monde scientifique qu’en dehors de celui-ci, nous semble un devoir éthique, une responsabilité qui définit la pertinence du travail effectué.
C’est à partir de la notion d’identité et notamment de l’identité écologique que nous souhaitons développer notre argumentation. Elle nous permet de montrer le caractère subjectif des raisonnements liés à la construction identitaire par rapport aux enjeux climatiques. Tel que décrit par les propos de Tomashow un peu plus tôt (1995).
Dans le cadre de cette définition, nous pouvons donc observer que notre rapport à la nature n’est aucunement neutre. Nos perceptions par rapport à la nature, nos valeurs, nos actions et notre état d’esprit forgent notre manière de voir les enjeux écologiques. Elle favorise également une prise de conscience sur le plan individuel. L’ensemble de ces éléments nous permet de voir avec un regard particulier le rapport que nous entretenons avec notre environnement. Nous sommes à priori dans une dynamique subjective et de vécu, liée à la culture et notamment à des lieux symboliques qui ont un sens profond pour nous comme les espaces naturels de notre enfance. La contemplation des lieux naturels fait partie de notre identité écologique et montre que chaque personne peut avoir sa propre conception des enjeux écologiques (Tomashow, 1995, pp. 8-18).
C’est dans ce cadre que l’éthique rentre en jeu et donne cette dimension rétroactive à nos raisonnements. Conceptualisée au sein des enjeux écologiques dans le monde de la recherche, la place de l’éthique va donc plus loin que la simple reconnaissance des enjeux ayant pour le, la chercheur.e un intérêt central. L’éthique doit être une ouverture sur d’autres perspectives et doit favoriser un cadre théorique riche et diversifié qui permet de sortir de la zone de confort de sa propre identité écologique. C’est une étape cruciale et nécessaire pour le bien du débat et la mise en place d’une politique d’action efficace concernant une problématique globale qui nous concerne tous et qui a des répercussions importantes.
Afin de faire avancer le débat et proposer une discussion riche, il est nécessaire de se focaliser sur la place de l’interprétation personnelle face à de mêmes résultats. C’est pour cela que la notion de consensus attachée au caractère anthropologique du réchauffement climatique, fait encore débat, alors qu’elle est pourtant liée à des variables mathématiques comme au sein du rapport du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC), (Beebe, Baghramian, Drury, & Dellsén, 2018; GIEC, 2014; John et al., 2013; John et al., 2016). Les données mathématiques, aussi empiriques soient-elles, peuvent être interprétées et utilisées différemment. Au travers des dissensions qui sont bien évidemment présentes et nécessaires, il s’agit donc d’aller plus loin dans la réflexion que la simple reconnaissance d’enjeux climatiques locaux et de l’impact de l’homme sur le climat. Le débat doit maintenant se focaliser sur notre capacité à dépasser une vision restreinte et partielle des enjeux écologiques ou encore dépasser la (trop vielle) controverse concernant l’existence ou non du phénomène du réchauffement climatique et de l’impact de l’homme sur celui-ci (Benjamin John Floyd, 2015; John et al., 2013; John & Kevin, 2015; John et al., 2016; Richard, 2016). Un nouveau mouvement réflexif doit se faire à travers la compréhension des multiples idéologies existantes, forgées à travers la culture, les convictions et l’interprétation des faits de la part des penseurs des nombreux courants existants. Afin de comprendre les divers positionnements qui existent, il semble tout d’abord primordial de comprendre les idéologies qui forgent le positionnement des chercheurs.es. Nous allons en présenter succinctement deux exemples en guise d’illustration.
II. Les multiples idéologies au sein des enjeux écologiques :
L’écologie est donc un concept théorisé de diverses manières et qui met en lumière les nombreuses divergences qui peuvent exister au sein du monde de la recherche. Même si la prise de conscience d’une « problématique écologique » n’est que très peu contestée (mais encore bien présente), nos rapports avec la perception du problème et les pistes de solutions proposées pour résoudre cette problématique peuvent grandement diverger. Afin de clarifier les diverses positions qui peuvent exister, nous allons mettre en lumière deux idéologies qui permettent d’illustrer les grandes divergences qui peuvent émerger autour de ces enjeux.
Nous présenterons de manière succincte deux idéologies parmi tant d’autres ayant conceptualisé l’écologie d’une manière radicalement différente et qui illustre cette dichotomie dans la perception des enjeux climatiques. C’est donc pour montrer les divergences existantes, liées à la perspective subjective forte du sujet, que nous avons choisi les deux idéologies ci-dessous. Il s’agit ici de l’écologie capitaliste (ou éco-capitalisme) et de l’écologie socialiste (ou éco-socialisme)[1].
L’éco-capitalisme est conceptualisé comme une vision qui privilégie une conciliation entre le modèle économique capitaliste et la protection de la nature. La réunion des deux concepts n’est pas vue comme problématique et la nature est considérée comme un capital à protéger afin de garantir la pérennité des populations et le développement du modèle économique libéral. De plus, certains auteurs favorables à ce concept de l’écologie déclarent que le modèle économique libéral est le seul schème capable d’influer les décisions et de proposer un changement durable dans l’application de politiques d’action efficaces pour faire face aux enjeux climatiques (Friedman, 2008; Hawken, 1993, 1999; Lovins, 1976). La définition de l’éco-capitalisme qui nous semble la plus pertinente au sein de ce modèle est celle de Prothero (2000):
The “code” of capitalism can be adapted to champion green issues just as products and services offered in the market can be modified to be more environmentally sensitive, although the proposed changes are much more fundamental than modifying product features or changing distribution policies. Alternative conceptualizations of commodity capitalism must be addressed and taken into account to realize their potential for achieving long-term ecological goals. (op. cit., p. 49).
C’est une manière de voir les enjeux écologiques, mais il existe aussi une autre perspective qui se penche cependant sur les mêmes enjeux. Nous voulons parler ici de l’éco-socialisme que nous présenterons tout aussi brièvement.
L’éco-socialisme est une vision de l’écologie qui tire son origine des courants marxistes et conceptualisée au départ au travers des travaux de Murray Bookchin (1962). L’angle privilégié au sein de ce courant de pensée est une vision beaucoup plus sociale qui laisse place à des solutions proposées par la collectivité. Dans ce modèle, le système capitaliste est au contraire vu comme la source des problèmes écologiques que nous connaissons actuellement. Cependant, tout en remettant en question les modes de production/consommation, l’éco-socialisme reste ancré dans la dichotomie nature/culture. L’éco-socialisme conserve l’idée globale de la redistribution des richesses et de la possibilité du contrôle du cycle de reproduction de la nature par l’humain, soit une perspective anthropocentrée. La nature doit être protégée, mais est encore vue comme un outil, elle ne possède pas dans ce cadre-ci des droits propres et s’écarte en ce sens du mouvement de l’écologie profonde[2]. Pour les défenseurs du courant éco-socialiste, le système de décision sur les enjeux écologiques doit être appliqué à travers un modèle démocratique ascendant (en anglais un modèle dit « bottom-up » (Liedl, 2011)). Plusieurs auteurs tels que Laurence Cox, Michaël Lowy ou encore Joël Kovel défendent cette perspective éco-socialiste (Cox, 2017; Kovel, 2010; Löwy, 2016, 2017). House définit l’éco-socialisme tel quel :
In this light, ecosocialism means the ecologically based development of collective (democratic) control over the managing of all economic affairs for the benefit of everyone, which implies constructive engagement with the rest of nature. (House, 2011, p. 2).
Il faut voir les deux idéologies présentées ci-dessus comme une illustration des divergences existantes face à un même phénomène. D’autres courants de pensée extrêmement diversifiés et variés (comme l’écologie profonde, l’éco-féminisme ou encore le bio-régionalisme) existent et apportent une vision plus ou moins différente de l’environnement qui nous entoure et de la manière avec laquelle nous devons interagir avec lui. Les deux visions présentées ci-dessus sont des courants de pensée parmi d’autres, qui ne reflètent en rien l’ensemble du spectre idéologique sur la question des enjeux écologiques et permettent de voir très succinctement la diversité des opinions existantes en matière d’écologie. Tomashow le conceptualise d’ailleurs à travers le schéma d’un « arbre de l’environnementalisme », composé de diverses branches et représentant ainsi les nombreux courants de pensée écologiques qui forgent les identités de la discipline (Tomashow, 1995, p. 26)[3].
Notre but est en fait ici de faire émerger chez le lecteur une prise de conscience de la diversité des opinions existantes, notamment chez le, la chercheur.e. Cette nécessaire prise de conscience fait partie du cadre éthique qui doit être privilégié et fait référence à cette notion même de réflexivité et de retour à soi permanent dont nous parlions lors de notre définition de l’éthique. C’est dans la continuité de ce raisonnement que nous souhaitons mettre l’emphase sur quelques travaux de recherches qui se sont penchés sur le sujet.
III. Quelques pistes de réflexion pour dépasser une vision restreinte des enjeux écologiques :
Plusieurs chercheurs.es se sont intéressés.es à ce sujet, notamment dans le champ de la communication internationale et interculturelle[4]. Le discernement de nos pratiques sociales se fait par exemple à travers le discours, mais aussi à travers la manière dont nous apprenons au sein d’un contexte où les dimensions sociales, culturelles et économiques jouent un rôle (Kvidal-Røvik, 2018, pp. 795-796).
Les évènements internationaux tels que la COP permettent d’exacerber les divergences sur la question de l’identité écologique à travers l’observation de l’altérité dans le cadre politique et diplomatique (CCNUCC, 2018; Deléage, 2018). Le fait de chercher à trouver une entente malgré les divergences est en soi une première prise de conscience de la propre subjectivité de ces raisonnements appliqués en recherche. Cependant, les rassemblements institutionnels semblent présenter des limites en matière de mise en action efficace, de conflits d’intérêts et de sensibilisation profonde (CEO, 2015; Médiapart, 2015; Rubin, 2015). Cette problématique nous invite à penser une prise de conscience forgée à la fois dans le local et le global. Cette prise de conscience doit s’inscrire avec l’internationalisation du débat écologique qui permet de mettre en avant des solutions innovantes appliquées localement et renforcer une réflexion approfondie, juste et éthique dans le cadre de la recherche. Le C40 Climate Leadership Group est un des exemples de gouvernance à la fois global et local. Cet organisme créé en 2005 rassemble plus de 90 villes d’envergures provenant des cinq continents afin d’appliquer des solutions sur le plan local, mais mis en place au sein d’un système de gouvernance international rassemblant des acteurs divers en termes de culture et de problématique (Acuto, 2013; C40, 2016, 2018a, 2018b; Chan, 2016). Voici donc un exemple de perspective nouvelle dans la prise de conscience des enjeux écologiques. Ces nouvelles manières de voir les enjeux écologiques s’inspirent peut-être des réflexions éthiques des auteurs ci-dessous.
3.1. Posture du.de la chercheur.e et compétences de recherches, perspectives théoriques :
Sur un plan purement théorique, Todorov met en avant 3 axes de la posture du. de la chercheur.e dans le rapport à l’autre soit l’axe axiologique, l’axe praxéologique et l’axe épistémique (Hsab G. , 2011, pp. 20-21; Todorov, 1982, p. 233).
Le premier, l’axe axiologique, réfère à la manière dont nous jugeons et représentons l’autre dans un raisonnement dichotomique défini sur les axes « bon mauvais, j’aime, je n’aime pas, égal, supérieur et inférieur à moi ». Le deuxième axe, l’axe praxéologique, se concentre quant à lui sur l’interaction avec l’autre dans une dynamique de rapprochement ou d’éloignement de l’autre, mais aussi dans les variables d’identification à lui ou d’assimilation à moi. Enfin, l’axe épistémique nous parle de la connaissance ou de méconnaissance de l’autre.
La théorie suivante nous semble pertinente dans notre travail, car elle permet justement de nous questionner sur notre réflexivité. Comment représentons-nous les enjeux écologiques en tant que chercheur.e (c’est-à-dire qu’est-ce qui a de l’importance pour nous afin de protéger la nature) et comment réagissons-nous face aux autres représentations ? Quelles sont les influences de ma vision des enjeux écologiques, mais aussi de la vision des autres ? Est-ce que nous sommes cantonnés au sein d’une seule et unique perspective ou est-ce que nous sommes capables d’énoncer un panel varié d’enjeux divers, multiples et divergents ? L’ensemble de ces questionnements s’ils sont appliqués et effectués de manière constante permettent de répondre en grande partie aux attentes éthiques lorsque l’on s’intéresse aux enjeux écologiques.
Filtzinger (1999) quant à lui propose de se concentrer chez le, la chercheur.e et les intervenants.es sur diverses compétences et niveau d’expérience nécessaires (Hsab G. , 2011, p. 23). Ils sont pour lui des critères indispensables.
La compétence sur le plan de la communication est le premier outil identifié par l’auteur. Il nous semble également nécessaire comme vecteur des échanges et d’une prise de conscience sur les enjeux climatiques à travers l’écoute et les échanges avec autrui. La compétence internationale est le deuxième élément qui est relié pour nous à la capacité du, de la chercheur.e à s’informer à partir de revues scientifiques variées et provenant de différents courants de pensée au sein du champ disciplinaire de l’écologie. La troisième compétence est celle liée à l’interculturalité qui fait référence à la pratique d’une autre langue, nécessaire bien évidemment pour s’informer de manière large et diversifiée dans un objectif d’accomplissement d’une recherche efficace. Enfin, l’expérience internationale est le dernier élément mis en avant par Filtzinger. Sur ce point, il est évident que si la capacité à s’informer sur d’autres enjeux écologiques est efficace, la mise en lumière de ceux-ci par le terrain et les propres yeux du, de la chercheur.e nous semble encore plus recommandable. Le dernier élément nous semble en fait l’aspect central, la pierre angulaire de la réflexivité et de la prise de conscience du, de la chercheur.e qui s’intéresse aux enjeux écologiques. L’expérience de divers environnements et l’immersion au sein d’espaces de vies divers forment une vision globale de représentation de la biosphère au sein d’une dimension plus large. D’une manière générale, il n’y a pas meilleure pratique que le voyage, qu’il soit réflexif, physique, intellectuel, individuel ou collectif ainsi que l’expérience de l’altérité pour remettre en question nos propres fondements.
IV. En guise de conclusion :
Pour terminer ce court article, le message que nous voulons transmettre ici est que la garantie d’une éthique forte en recherche en ce qui concerne les enjeux climatiques passe par un objectif qui est celui de surpasser une vision restreinte et partielle des enjeux écologiques. Cette prise de conscience permet de proposer au sein de la recherche une perspective qui met en avant des solutions ayant observé des pistes de réflexion plus diverses. De plus, cette compréhension de la diversité, mais aussi de la subjectivité de l’interprétation des enjeux écologiques, doit nous permettre de mieux considérer cette subjectivité et la limiter dans le cadre de notre recherche.
Nous nous sommes focalisé dans cet article sur les enjeux écologiques, mais nous souhaitons aussi faire une ouverture sur la notion, plus générale, d’environnement. Des auteures comme Jocelyne Perard et Maryvonne Perrot (2003) mettent en lumière les impacts que pourraient avoir certains archétypes dans la sur-estimation ou la sous-estimation des problèmes environnementaux en recherche. Les auteur.es mettent en avant les dangers d’une dramatisation des risques environnementaux ou encore la sous-estimation de certains risques au sein du monde scientifique ainsi que ses conséquences. Le point central de l’argumentation des auteures est la présence d’un cheminement encore paradigmatique où
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des scories de fantasmes, d’images, ont longtemps entaché les écrits scientifiques au cours de l’histoire et qui suggérait que la science contemporaine elle-même, malgré l’apport irremplaçable des modèles mathématiques, doit aussi être passée au crible de l’autocritique. (Jocelyne Perard, 2003, p. 8).
Entre dramatisation et ignorance, il est nécessaire de prendre du recul et de trouver un juste milieu qui permet de se focaliser sur les problèmes environnementaux les plus importants. L’emphase sur certains phénomènes climatiques plutôt que d’autres serait liée à des césures temporelles importantes permettant de voir toute la subjectivité des raisonnements en recherche et le choix même des sujets de recherches sur les phénomènes environnementaux. La prise de conscience de la relativité du point de vue scientifique dans l’interprétation des risques est nécessaire pour les deux auteures afin de permettre une évaluation des risques moins subjective. Cette prudence vis-à-vis de nos interprétations des risques environnementaux majeurs et mineurs en tant que chercheur.e est une dimension de l’éthique qui nous semble essentielle. Il s’agit d’intégrer cette prudence dans le processus réflexif, car elle détermine notre capacité à focaliser notre réflexion sur les enjeux centraux qui permettront de limiter les conséquences du réchauffement climatique sur le long terme. Enfin, ce recul nous permettra surement de comprendre d’une manière un peu plus fine les résistances inhérentes à certaines interprétations et propositions en matière de sauvegarde environnementale.
La manière dont les données sont analysées doit finalement être guidée par une volonté de présenter les résultats tels qu’ils apparaissent et non pas tel que nous voulons les faire apparaitre. Il est donc de la responsabilité du, de la chercheur.e d’adopter cette attitude pour le bien de la recherche et pour la mise en place d’une politique efficace en ce qui concerne les enjeux écologiques.
Notice biographique :
Étudiant universitaire depuis septembre 2014. Étudiant de second cycle depuis septembre 2017 à la maîtrise en communication internationale et interculturelle à l’Université du Québec à Montréal. Bachelier ès arts (B.A.) du Baccalauréat en Communication marketing à l’UQAM depuis septembre 2017.
Mes intérêts de recherches se concentrent autour du champ de la communication environnementale. Je suis en rédaction de mon projet de mémoire en collaboration avec Oumar Kane, professeur au Département de communication sociale et publique à l’UQAM et auteur en 2016 du livre « La communication environnementale. Enjeux, acteurs et stratégies. » aux éditions l’Harmattan. Le sujet de ma recherche porte le titre suivant : Le C40 cities climate leadership group : quelles dimensions privilégier dans le cadre des enjeux climatiques au sein des stratégies de communication environnementales des villes ?
Bibliographie
Acuto, M. (2013). The new climate leaders? Review of International Studies, 39(4), 835-857. doi:10.1017/S0260210512000502
Andrea Prothero, J. A. F. (2000). Greening Capitalism: Opportunities for a Green Commodity. Journal of Macromarketing, 20, 46-55.
Beebe, J. R., Baghramian, M., Drury, L., & Dellsén, F. (2018). Divergent Perspectives on Expert Disagreement: Preliminary Evidence from Climate Science, Climate Policy, Astrophysics, and Public Opinion. Environmental Communication, 1-16. doi:10.1080/17524032.2018.1504099
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Notes
[1] Dans la cadre de cette comparaison, nous tenons également à préciser qu’il existe des rapprochements qui ont été faits entre les deux idéologies présentées à travers les écrits de divers auteurs. Afin de l’illustrer, nous vous invitons à lire l’excellent ouvrage de Thomas Friedman , Hot, Flat and Crowded (2008). L’auteur, fortement favorable dans l’ensemble de son ouvrage à une solution technologique et libérale pour résoudre les problèmes environnementaux faits pourtant un rapprochement avec une idéologie beaucoup plus proche d’une perspective sociale :
«There is an anticapitalist, anticonsumerist, back-to-nature wing of the environmental movement that believes we should and almost delights in advocating that. By the way, that may be right, and should not be dismissed. My point is that we don’t know yet…» (Friedman, 2008, p. 193)
[2] Pour plus de renseignements sur l’écologie profonde, nous vous invitons à voir les travaux de Arne Naess (2009) ou encore les travaux de James Lovelock sur l’hypothèse Gaia (1979).
[3] Voir Figure 1 en Annexe.
[4] Vu que nous publions notre article au sein d’une revue centrée sur la communication internationale et interculturelle (CII) et que nous étudions également au sein de ce champ d’études, nous nous intéresserons spécialement aux auteurs spécialistes de la discipline afin de le relier à l’objet d’étude actuel de notre article.
Annexe
Pour citer cet artice
Francioni, Arnaud (2018) « La place du.de la chercheur.e dans le cadre des enjeux écologiques en contexte international : attentes et réalités de la recherche », dans Cahiers du GERACII [En ligne], Vol.3, No.1. Article mis en ligne le 30 novembre 2018. URL : https://geracii.uqam.ca/cahiers-du-geracii/volume-3-no1/francioni/


