Une conception cosmopolitique de la communication pour transformer la globalisation en « terre patrie » !

René-Jean Ravault

Université du Québec à Montréal

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Résumé

Comme l’actuelle compréhension de la communication permet aux oligarques de nous asservir au Nord et de nous ignorer au Sud, un changement de paradigme s’impose ! Bien qu’il ne soit pas utilisé dans le champ d’études de la communication internationale où sa pertinence serait pourtant optimale, le paradigme cosmopolitique de la réception active au deuxième degré expliquerait mieux le fonctionnement de la communication des Terriens tout en en facilitant l’harmonisation.

Mots clefs : paradigme cosmopolitique, communication transnationale, réception active au 1er et 2e degrés.


Si l’état apparent du monde – que ses responsables et bénéficiaires nomment ‘Réalité’ – nous répugne par son injustice, sa brutalité ou ses crises répétées et que nous décidons enfin de nous unir pour y mettre un terme ; alors il faut revoir la conception de la communication qui sous-tend la tyrannie du néolibéralisme global et contribue à la perpétuer.

L’explication dominante du fonctionnement de la communication humaine autorise les oligarques à nous asservir au Nord et à nous ignorer au Sud.[i] Une révolution dans l’étude de la communication s’impose ! À la clef : un changement radical de perspective sur la situation mondiale qui permettrait enfin d’établir des liens harmonieux entre tous les Terriens.

Ce renversement fournira le socle épistémologique de la contestation de la ‘réalité économique et financière’ que les oligarques nous imposent. Il nous permettra de déconstruire les dogmes dominants et d’envisager ensemble une « Terre Patrie »,[ii] paisible, harmonieuse et équitable.

Comme la conception de la communication, ici proposée, repose sur le constat de l’inaptitude des êtres humains à appréhender ‘la réalité’ ; il s’en suit que toute interprétation de ‘l’état du monde’ ne peut être que sélective, partiale et partielle.  Devant l’impossibilité de décrire ‘la réalité’ telle qu’elle est, j’en propose une lecture marxienne revisitée.[iii]

Face à l’incurie des Oligarques Unis de la planète (0,1 % de sa population détenant 46 % des richesses) et de leurs complices (10 % suivants avec 40 % du capital), les peuples volontairement asservis du Nord (40 % recevant les miettes : 14 %) et les ‘laissés pour compte’ du Tiers et du Quart monde (50 % démunis) (Badiou, 2016, p. 31-32), n’ont pas encore recouvré la clairvoyance des Sophistes de la Démocratie athénienne ainsi que la capacité de faire cause commune – par-delà les différences nationales, régionales, religieuses ou ethniques – pour résister à la tyrannie globale de l’argent comme les écrivains engagés de la fin du XIXe et du début du XXe siècles l’avaient fait en recourant aux ‘Internationales Socialistes’ !

Il est impossible d’évoquer ici l’ensemble des raisons de la soumission à l’incurie du capitalisme planétaire. Toutefois, l’arrêt net de la réflexion des penseurs populaires sur le conditionnement socio-économique me semble être un facteur trop souvent négligé. Vers la fin du XIXe siècle, les articles superficiels de ‘la presse jaune’ ont supplanté les volumineux ouvrages de la littérature sociale (Marx, Engels, Proudhon, Hugo, Zola, Dickens, Swift, etc.). Progressivement, les œuvres littéraires alimentant les conversations républicaines des citoyens engagés ont été éclipsées par l’image et le son des médias de masse qui séduisirent les foules solitaires.[iv] La radio exacerba les différences d’accents régionaux et ethniques. La photo et le cinéma opposèrent les ‘gentils’ dotés d’une ‘bonne bouille du coin’ aux ‘étranges’ stigmatisés par « leurs ‘sales gueules’! »[v]

Chauvinisme et ethnocentrisme furent mobilisés par les Empires d’alors. Ils en usèrent pour aiguiser la compétition coloniale et intensifier les rivalités économiques et géostratégiques. En 1914, compétitions et rivalités dégénérèrent en guerre mondiale. Les projets d’union des ‘prolétaires de tous les pays’ contre le Capital furent alors dénoncés comme ‘actes de haute trahison des patries’ par la grande bourgeoisie, elle-même devenue apatride par cupidité. Les deux guerres mondiales ensevelirent l’espoir d’union des prolétaires du monde entier sous l’amoncellement de dizaines de millions de cadavres de soldats drogués et de civils bernés.

Aujourd’hui, tout comme au début du XXe siècle, les nouvelles technologies de communication réduisent les supports livresques de ‘la pensée autoréflexive,’[vi] du « télésitisme »[vii]et de l’introspection[viii] à la brièveté du ‘tweet’ ou du ‘texto’. Ces nouvelles formes de télécommunications, tout en diffusant les cris des peuples, interdisent l’articulation d’une réflexion critique comparable à celle des Sophistes de la démocratie athénienne ou des ‘penseurs sociaux’ des XIXe et XXe siècles !

Confrontés au globalisme néolibéral, nos « mécontemporains » (Finkielkraut, 1991) s’engouffrent dans les chemins creusés par les stratèges du ‘Divide To Conquer’ rémunérés par les oligarques.  L’hyper compétition internationale provoque la chute en vrille des nations. Pour ‘gagner’, elles doivent accroître leur productivité. Les nouvelles technologies ne suffisant pas ; elles se sentent alors obligées de diminuer les salaires et les ‘coûts sociaux’. Les nations qui s’endettent doivent impérativement faire preuve d’austérité dans leurs politiques sociales.

Devant le constat de l’inadéquation des solutions apportées, je propose un retour mesuré à l’esprit des internationales socialistes. J’insiste, c’est bien l’esprit de ces projets et non leur application désastreuse par les bureaucrates staliniens et maoïstes que je ramène ici.

Je sais que les dérives nationalistes du socialisme sont considérées comme inefficaces sur les plans économiques et financiers. Je n’ignore pas qu’elles ont été moralement condamnées pour le nombre faramineux de leurs victimes.  Par contre, on ne saura jamais si ces régimes sont intrinsèquement inefficaces et immoraux ou si leur échec et leur violence sont partiellement imputables à l’agression (‘containment’) systématique et soutenue des puissances capitalistes.

On oublie de reconnaître que les ‘Trente Glorieuses’, au cours desquelles l’État Providence s’est consolidé en Occident, résultent largement des concessions faites aux ‘employés’ par les ‘managers’ qui espéraient, par leur ‘largesse’, stopper ‘l’expansion mondiale du communisme’ !

Vu ces oublis de taille, rares sont celles et ceux qui, aujourd’hui, pensent sérieusement recourir au cosmopolitisme de gauche, même revisité, pour résister à la globalisation des Multinationales.

Néanmoins, chez les penseurs sociaux, persistent encore quelques irréductibles : U. Beck, J. Habermas, P. Bourdieu, A. Badiou, E. Morin, T. Ramadan, R. Liogier, etc.  Ils croient que, seule, la solidarité des peuples (90 % de la population du globe) peut offrir une résistance efficace à la tyrannie des aristocrates du monétarisme et de l’économisme. À l’opposé, n’ayant rien à tirer de ‘leur identité nationale, ethnique ou religieuse’, les oligarques, eux, sont unis et solidaires dans leur ‘Patrie’ qu’est le ‘Marché Mondial’.

Ce constat étant fait à partir d’une perspective marxienne, ma tâche de communicologue consiste à préparer le changement politique mondial qui s’impose en en facilitant l’apparition par l’apport d’une conception de la communication qui lui soit propice.

Dans un premier temps, la vision du processus que je propose s’attaque à celle qui a longtemps sous-tendu le prétendu ‘réalisme transcendant’ sur lequel repose la tyrannie mondiale de la finance et de l’économie.  Ensuite, je m’efforce de démontrer comment ce paradigme peut constituer le socle conceptuel sur lequel les conversations cosmopolitiques pourront fonder la « Terre Patrie » et, enfin, comment ces conversations citoyennes permettront d’assurer, dans l’harmonie fondée sur le respect des différences, sa gouvernance équitable et durable.

Ce paradigme offre une interprétation cosmopolitique de la communication humaine apte à en faciliter le fonctionnement au niveau planétaire.  Il ne prétend être ni une révélation ni un coup de génie ! Il existe, à l’état latent, au moins depuis les Sophistes. Montaigne, Machiavel, Las Casas, Cortes, Pascal et une infinité de penseurs et stratèges ont contribué à l’élaborer et à l’affiner. Paradoxalement, il est peu évoqué ou utilisé dans le champ d’études de la communication supranationale où sa pertinence est pourtant optimale !

Malheureusement, les étudiants qui se consacrent à ce domaine, le font moins pour comprendre la nature profonde du processus communicationnel qu’ils sont censés étudier que pour faire valoir une cause qui leur tient à cœur (Féminisme, Antiracisme, Développement durable et équitable, ou la reconnaissance de leur identité ou religion.)

Ils pensent généralement que les forces qu’ils combattent se sont imposées grâce à ce qu’ils croient être ‘la toute puissance des médias, de la propagande et de la publicité’. Ils dénoncent vigoureusement le pouvoir de persuasion ou de manipulation des ‘communicants’ au service des ‘dominateurs’ qu’ils contestent.  Ils croient que s’ils avaient accès à ces puissants médias ; s’ils acquéraient ainsi ‘la visibilité’, leur cause serait entendue et ‘tout le monde en parlerait !’

La réflexion critique et surtout autocritique sur la communication, insuffisamment pratiquée et trop souvent ignorée, révèle que ce n’est pas tout à fait comme cela que ça se passe !

L’analyse critique affinée de la communication instrumentale[ix] révèle que les effets recherchés par ‘les annonceurs’[x] ne se produisent que très rarement !  Près de 96 % du budget des campagnes de ‘communication’ est gaspillé ![xi]  Quelques chercheurs en arrivent même à croire que l’incommunicabilité est la règle ; la communication l’exception !

Un examen minutieux permet de constater que le sens, la signification, l’injonction conduisant à l’action du destinataire (que l’émetteur veut induire) n’est pas dans le texte, l’image, le son, le contenu, voire la forme ou la spécificité des médias[xii] mais dans le contexte – non pas du texte ou de son auteur – mais celui où évolue le récepteur. L’esprit du destinataire qui attribue un sens aux produits médiatiques qu’il appréhende est façonné par la résultante de ses propres expériences de communication interpersonnelle avec les membres significatifs de ses réseaux de « coerséduction ».[xiii] Ces personnages clefs de l’univers cognitif et affectif du récepteur constituent sa communauté d’appartenance imaginaire (Castoriadis, 1975). Elle devient sa communauté d’interprétation au fur et à mesure que sa ‘weltanschauung’ ou ‘carte écran radar’[xiv] personnelle s’y construit.

Les médias donnent l’impression d’être ‘puissants’ lorsque ce qu’ils expriment coïncide à peu près avec les aspects de la ‘carte écran radar’ personnelle des destinataires.  C’est à elle qu’ils se réfèrent (plus ou moins consciemment) lorsqu’ils sélectionnent et interprètent ‘les signes’ des médias.  Ce type de coïncidence est assez fréquent au sein des nations ou provinces (Québec) où les réalisateurs des produits médiatiques jouxtent, prolongent ou se superposent au système d’éducation auquel le destinataire a été exposé. En gros, dans de tels cas, les produits communicationnels prodigués par les médias se greffent sur la formation du destinataire !  Les médias sont puissants lorsqu’ils sont en phase avec le discours scolaire qui, lui-même, est aligné sur les valeurs et savoirs des familles (surtout si elles sont aisées et cultivées) dont sont issus les membres de l’auditoire.[xv]  Il n’est pas nécessaire d’être grand sociologue pour deviner que, dans nos sociétés hyper complexes, de telles coïncidences sont rarissimes.

Évidemment, dès que l’on aborde les relations interculturelles dans lesquelles il y a rarement coïncidence entre les valeurs de l’école (laïque vs. confessionnelle) et celles des familles locales (‘de souche’ plus ou moins ancienne vs. ‘issue de l’immigration’ récente), on imagine que les ‘communiquants’ doivent se lever tôt pour être persuasifs ! À ce niveau, pourtant local, les conceptions victimaires ou incestueuses de la communication ne tiennent plus la route !

On peut deviner que les problèmes s’accentuent dès que l’on passe du local au global. L’explication spontanée des malentendus interculturels et internationaux convoque les différences de langue.  On se demande ce qui est perdu dans la traduction – ‘trahison’ !

Dans des pays comme la France, où une langue unique a pourtant été imposée, le problème perdure. Les médias nationaux devraient être identiquement décryptables sur tout le territoire. Les injonctions publicitaires ou la propagande politique qu’ils véhiculent devraient pouvoir être lues, comprises et reçues par tous les citoyens français.  Pourtant, on sait que, même rédigés en français, les quotidiens locaux sont plus crédibles que les journaux nationaux. Dans un pays linguistiquement homogène, les rapports de proximité et les rivalités interrégionales affectent le niveau de pertinence et de crédibilité des différents supports.

Evidemment, ces différences de lisibilité s’accentuent dans les pays dotés de plusieurs langues nationales. Au Canada, deux solitudes, l’anglophone et la francophone se regardent en chiens de faïence. La consommation des médias d’une communauté par l’autre est pratiquement nulle. Même là où les différences de langues sont surpassées par quelques individus, l’impact de la presse d’une communauté linguistique reste quasi nul chez l’autre.  Pour les lecteurs les plus rusés, s’exposer aux médias de l’autre, c’est une façon de savoir ce que pense ce dernier sans, pour autant, partager ses croyances et son système de décryptage.

Dans les anciennes colonies, comme l’Algérie où l’on parle berbère et arabe, le français, encore très pratiqué et compris par beaucoup s’avère être, lorsqu’il est utilisé dans les médias, un révélateur de ce que pense le néo-colonisateur. Ces médias deviennent des sources d’information sur leurs auteurs mais aussi sur les lecteurs qu’ils sont censés viser.  Les lecteurs algériens, non visés, croient que les médias d’expression française reflètent la pensée des Français et de l’élite locale soupçonnée d’appuyer ces derniers. Eux-mêmes s’en distancient et s’en méfient. Parfois, ils les scrutent pour mieux comprendre les motivations de l’adversaire et anticiper ses gestes.  De telles informations lui permettent de contrer les projets de l’autre.  L’impact recherché se métamorphose alors en effet boomerang ![xvi]

Enseignant-chercheur en communication, je me suis efforcé de démontrer que ce comportement insoumis des récepteurs envers les médias étrangers[xvii] était beaucoup plus répandu que les très nombreux adeptes des théories victimaires et incestueuses du fonctionnement de la communication le croient et le laissent entendre.

Prenant les cas de l’Allemagne (de l’Ouest) et du Japon durant les quarante années qui suivirent leur défaite, j’ai démontré (Ravault, 1980) que les décideurs économiques de ces deux puissances occupées se sont servis des composantes de « l’impérialisme culturel américain »[xviii] pour concevoir et mettre en pratique des stratégies de commerce international qui leur permirent d’envahir le marché américain ; transformant ainsi leur reddition en triomphe commercial ! L’exportation de produits manufacturés vers le marché anglo-américain a, sur les plans économiques et financiers, beaucoup plus bénéficié au Japon et à l’Allemagne que l’exportation des produits culturels et linguistiques vers ces deux pays a rapporté aux États-Unis.

Si « ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique», que dire face à la quasi faillite de G.M., Ford et Chrysler dans les années 80-90 et devant le succès, aux États-Unis, de V.W., Mercedes, Audi, BMW., Toyota, Honda, Nissan, etc. Cet exemple, généralisable à bien d’autres secteurs économiques, illustre de façon flagrante la supériorité absolue des pratiques communicationnelles des décideurs japonais et allemands. Et cela est d’autant plus paradoxal que cette ‘supériorité’ est due au fait qu’ils ont réussi à comprendre – au moins passivement – la langue anglaise et les cultures anglo-américaines grâce à leur exploitation cognitive et affective des produits culturels imposés par l’appareil médiatique américain. De leur côté, les décideurs américains ignorent royalement les langues et les cultures du reste du monde. Ils les prennent pour des séquelles culturelles du Moyen-Âge appelées à disparaître avec l’américanisation de la planète et l’anglicisation du monde des affaires et de la science.

Inversant ce ‘rêve américain’, depuis les années soixante-dix, le détournement des ‘impérialismes culturels’ en système d’information stratégique par et pour les décideurs étrangers (qui auraient dû en être ‘victimes’ – selon les tenants des conceptions victimaires et incestueuses) s’est étendu à la quasi-totalité de la planète et ce, non seulement aux niveaux économique et financier mais aussi sur le plan de la géostratégie mondiale.

  • Au niveau économique, la Corée du Sud, les Quatre Tigres d’Asie, puis la Chine et maintenant l’Inde et l’Indonésie ont suivi l’Allemagne et surtout le Japon. Les pays émergents sont en train d’exploiter leur situation de ‘victimes de l’impérialisme culturel et linguistique’ pour mieux comprendre et envahir les marchés occidentaux pris dans leur logique de communication incestueuse.
  • Sur la scène géostratégique, ce sont d’abord les conquérants occidentaux qui, pendant des siècles, se sont comportés en récepteurs actifs.

L’exemple le plus frappant, magistralement illustré par Tzvetan Todorov, est La conquête de l’Amérique (1982). La victoire de Cortès, stupéfiante si l’on tient compte de l’énorme différence des forces en présence, s’explique par le soin avec lequel ce Conquistador s’est évertué à connaître les langues, les univers conceptuels, les codes de décryptage, bref, la carte écran radar des Amérindiens et plus spécialement celle de Moctezuma.

Mais, dans l’histoire récente, ce sont les décolonisateurs qui, pratiquèrent le mieux ‘la stratégie d’exploitation des signes’ élaborée par Cortès. Gandhi en est l’archétype. Ecolier, l’administration coloniale le contraint à apprendre l’anglais. Universitaire, il étudie à Londres le droit britannique et s’informe des croyances religieuses en cours dans la métropole impériale. De retour en Indes, il se sert de sa connaissance approfondie du droit et des valeurs du colonisateur pour l’amener, petit à petit, en jouant sur sa propre logique, à se retirer des Indes sans faire trop de massacres.

Hô Chi Minh qui chassa les Français d’Indochine, fit de longues études en Sorbonne. Après lui, les bonzes bouddhistes, ayant compris les mécanismes de perception des médias américains par leurs téléspectateurs, décident de s’immoler devant les caméras. Ils éliminèrent ainsi ce qui restait du peu d’appui du peuple américain à la poursuite de l’intervention américaine au Vietnam.

Dans les années cinquante, Frantz Fanon, brillant psychiatre martiniquais devint un militant anticolonial hyper efficace. Il se servit de ce qu’il avait appris à Paris à la Faculté de médecine sur l’inconscient des Français pour guider le FLN dans ses revendications de libération comme dans l’élaboration de ses stratégies de résistance combative.

Aux États-Unis, Martin Luther King se servit de sa connaissance des grandes valeurs politiques et religieuses américaines pour exiger l’extension des droits civils des Blancs aux Noirs.

De façon encore plus spectaculaire, en 1979, le Shah, installé et maintenu à la tête de l’Iran par les États-Unis[xix] fut brutalement renversé par un mouvement favorable au pouvoir des Ayatollahs.  Alors que de nombreux étudiants iraniens rentraient diplômés d’universités californiennes[xx] et que tout le pays venait d’être recouvert d’un réseau hertzien favorable au Shah ainsi qu’aux intérêts des Occidentaux (qui avaient installé ce réseau) et que des revues ‘People’ débordaient des kiosques de Téhéran ; les incitations à la révolution de l’Ayatollah Khomeyni, exilé à Paris, enregistrées sur cassettes audio et personnellement distribuées par les Imams des mosquées à leurs fidèles, furent religieusement écoutées et suivies.[xxi]

Dans tous les cas de communication interculturelle et internationale ici évoqués, il est évident que les médias traditionnels ou ultramodernes n’ont pas eu l’impact que leurs détenteurs en attendaient. Lorsque leurs récepteurs actifs (décideurs économiques japonais, allemands, chinois, etc., décolonisateurs du Tiers Monde comme Gandhi ou Frantz Fanon, révolutionnaires iraniens antiaméricains ou encore terroristes djihadistes comme Ben Laden et les membres d’Al Qaida (Ravault, 2003) ou de l’E.I.)  y ont eu recours, ce fut pour connaître l’univers cognitif et affectif de leurs clients, rivaux ou victimes.

Ce qui compte, avant tout, ce ne sont ni les médias ni leur contenu mais l’histoire personnelle et interpersonnelle du récepteur devenu acteur. Ce qu’il a derrière la tête est beaucoup plus important que ce qu’il a sous les yeux. C’est à partir de sa carte écran radar personnelle, fruit de ses rapports interpersonnels de communication et de coerséduction, qu’il décide des gestes qu’il entend poser ; comme c’est à partir de celle-ci qu’il a sélectionné les médias et en a interprété les signes pour informer ses décisions d’acteur.

Tous ces exemples de la pratique de la communication internationale par des acteurs très divers, soulignent l’urgence de démystifier le pouvoir des médias; même si ce pouvoir est fondé sur leur technologie, leur mode de gestion, leur contenu, ou la compétence des ‘communiquants’ qui y œuvrent. Celui qui détient le rôle clef est le destinataire que ‘les experts en communication internationale’ ont trop longtemps pris – à tort – pour une victime des médias impérialistes.  Quand les destinataires étrangers se décident à agir, que ce soit sur la scène internationale de l’économie et de la finance ou sur le plan géostratégique, on constate qu’ils savent très bien tirer les marrons du feu !

C’est, en fait, la dialectique maître / esclave qui explique le mieux ce qui se passe ! Le vaincu, grâce aux signes exhibés par les médias du vainqueur, parvient à saisir la ‘weltanschauung’ ou ‘carte-écran-radar’ de ce dernier.  En fin de compte, le vaincu connait mieux le vainqueur que le vainqueur le connait.  Dans un univers où la connaissance de l’adversaire est la clef du succès, la pertinence du paradigme de la réception active devrait être amplement reconnue.

Avant de conclure, je dois admettre que si le rôle du destinataire actif au premier degré a été mis en évidence et que les médias étrangers ont été remis à leur place, les actions des destinataires évoquées plus haut ne s’inscrivent pas du tout dans une mouvance éthique universaliste à la Kant ou dans le cosmopolitisme d’un Ulrich Beck, Alain Badiou ou Jürgen Habermas.

Certes, je pourrais rétorquer que l’antiracisme des décolonisateurs fait, en quelque sorte, partie de cette mouvance.  Par contre, ce n’est pas le cas du colonisateur Cortès, des champions nippons, allemands ou chinois du commerce international et, encore moins, celui des terroristes djihadistes! La plupart sont des acteurs nationaliste ou sectaires qui ont su décrypter le contenu des médias impériaux dans le but d’assurer le succès de leur cause !

Conscient de ce paradoxe, je me suis efforcé de le contourner dans mon enseignement, mes recherches et un ouvrage en cours de rédaction où je fais une distinction majeure entre la réception active (RA) au premier degré et la RA au 2e degré.

  • La RA au 1er degré concerne le comportement communicationnel des leaders d’entreprises, de nations ou de mouvances terroristes.
  • La RA au 2e degré implique des récepteurs – acteurs qui, contrairement aux premiers, n’agissent plus pour le compte d’une collectivité particulière mais pour celui de l’humanité tout entière, la Terre Patrie, rêvée par Edgar Morin. Ces humanistes se seraient progressivement dotés d’une conscience cosmopolitique après s’être rendu compte des limites et des dangers du nationalisme ou du sectarisme religieux.

C’est après avoir fait un constat de la situation planétaire semblable à celui que j’ai présenté au début de cet article que ces récepteurs humanistes auraient décidé, après autoréflexion ou ‘télésitisme’, de se mettre à penser, agir et communiquer de façon cosmopolitique !

Autrement dit, une fois que l’autoréflexion a permis d’adopter une posture cosmopolitique, il  suffit de se comporter en récepteur actif cosmopolitique. On sélectionne et décrypte le contenu des médias sans jamais en être victime tout en refusant simultanément d’être pensé par la culture que nous ont inculquée les membres significatifs de notre communauté d’origine.[xxii]

Cela ne coûte rien !  Il suffit d’accomplir mentalement la révolution paradigmatique ici suggérée. On cessera alors de n’être qu’un serviteur volontaire du système dominant. On sera alors pleinement responsable de l’interprétation et de l’utilisation que nous ferons des signes des médias quels que soient leur origine et les intentions manipulatrices de leurs auteurs-diffuseurs.

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Bibliographie

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Notes

[i] Inspiré librement de l’ouvrage d’Alain Badiou (2016), Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre.

[ii] Ce que cet article vise à faire valoir se veut en harmonie avec l’œuvre d’Edgar Morin; plus particulièrement : Terre Patrie écrit avec Anne Brigitte Kern (1993) La voie, pour l’avenir de l’humanité (2011) Au péril des idées, les grandes questions de notre temps, en dialogue avec Tariq Ramadan (2014).

[iii] J’ai retenu la lecture de Badiou (2016) parce qu’elle me paraît être pertinente à ma démarche.

[iv] Jean Baudrillard, De la séduction (1979), Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1888), Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique (1952) et David Riesman, La foule solitaire (1964).

[v] « de Métèque, de Juif errant, de pâtre grec…» précise Georges Moustaki dans Le Métèque (1969).

[vi] Beck, U., Giddens & A. Lash, S. Reflexive Modernizations, Politics, Tradition and Aesthetics in the Modern Social Order (1994), Giddens, A. La constitution de la société. Éléments de la théorie de la structuration (1987), Beyond Left and Right, The Future of Radical Politics (1994a), Les conséquences de la modernité (1994b).

[vii] Thayer, L., On Communication: Essays in Understanding (1987).

[viii] ‘Self Reflexivity’, « telesitism » et introspection sont des aptitudes intellectuelles qui permettent à l’homme de prendre conscience de ses déterminismes et de les surpasser.  Voir les philosophes français de Montaigne à Bourdieu en passant par La Boëtie, la Rochefoucauld, Bergson et Morin.

[ix] Étude et analyse critique et surtout auto-critique de la publicité et de la propagande faite dans ces professions aux États-Unis. Exemple : Leo Bogart, Strategy in Advertising (1967).

[x] Ceux qui emploient les ‘communiquants’ tels que les publicitaires, les relationnistes, etc.

[xi] Luc Panneton, Marcher entre les mots, La rédaction stratégique en communications publiques (2016).

[xii] Voir « The medium is the message » de McLuhan (1964).

[xiii] Néologisme de ma fabrication imbriquant la coercition dans la séduction ou l’inverse.

[xiv] Cette métaphore technologique me semble très adéquate pour décrire ce sur quoi (l’univers mental préexistant) les échos des projections du récepteur sur le monde extérieur viennent s’inscrire pour conforter ou infirmer ses préjugés.

[xv] On se trouve alors dans le cas de figure que P. Bourdieu et J.-C. Passeron ont étudié dans Les héritiers, Les étudiants et la culture (1964). En astrologie, on parlerait d’alignement exceptionnel de planètes !

[xvi] R. – J. Ravault, Des effets pervers de l’expansion mondiale des médias américains. Dans C. -J. Bertrand (dir.). Conclusion : Les médias américains en France, influence et pénétration, (1989).

[xvii] Identifiables comme tels par leur titre, leur langue, leur lieu de publication et leur contenu culturel.

[xviii] Parmi les ingrédients du rayonnement culturel des États-Unis et de la Grande Bretagne, on pense généralement, à l’expansion mondiale de l’anglais comme langue véhiculaire ainsi qu’au marché global du cinéma d’Hollywood et des séries de télévision new-yorkaises. Mais il faut aussi ajouter l’expansion de l’enseignement du business à l’américaine par les Mormons.  Ils promeuvent des manuels de marketing ainsi que toute une littérature portant sur le monde des affaires et des organisations américaines.

[xix] On se souvient que c’est un agent de la CIA, père du fameux général Schwartzkopf, qui, en 1953, fit arrêter le ministre Mossadegh soupçonné par Washington de vouloir nationaliser le pétrole iranien.

[xx] Au cours des années 70, le pays qui a fourni le plus grand corps d’étudiants étrangers aux USA est l’Iran.

[xxi] Le détournement des médias occidentaux comme ceux du Shah par les mouvements shiites qui ont fait la révolution et occupé l’ambassade des États-Unis à Téhéran est amplement et minutieusement documenté dans les articles rédigés à cette époque par deux chercheurs américains d’origine iranienne : Majid Tehranian et Hamid Mowlana.

[xxii] Le refus d’être ‘pensé par sa culture identitaire’ est fort bien développé par Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée (1987).

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Pour citer cet article :

Ravault, René-Jean (2016) « Une conception cosmopolitique de la communication pour transformer la globalisation en « terre » « , dans Cahiers du GERACII [En ligne], Vol.1, No.1. Article mis en ligne le 28 novembre 2016. URL : https://geracii.uqam.ca/cahiers-du-geracii/volume-1-no1/ravault/

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