Charte des valeurs québécoises et maux orientalistes : chroniques de Richard Martineau

Isabelle Gusse

Université du Québec à Montréal

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Résumé

Une étude de cas des chroniques de Richard Martineau publiées dans Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec à l’automne 2013 et portant sur le projet de Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement montre que ces textes puisent aux termes du lexique et des représentations orientalistes péjoratives de l’islam, des musulman-e-s et des Arabes essentialisé-e-s autour de traits culturels et religieux. L’analyse s’inspire des particularités et interrelations du trio Orientalisme, islam et médias de masse occidentaux telles que mises en évidences dans les écrits de Edward Saïd, plus particulièrement L’Islam et les médias (1981) et de Olivier Moos (2011).

Mots clés : presse écrite, chroniques, représentations, orientalisme, islam


« Le racisme n’est pas une opinion, mais un délit ».

Guy Bedos

 

Cet article présente une étude de cas des chroniques de Richard Martineau publiées dans Le Journal de Montréal (JdM) et Le Journal de Québec (JdQ) à l’automne 2013 et portant sur le projet de Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement. L’objectif étant d’examiner si ces textes véhiculent les termes du lexique et des représentations orientalistes péjoratives de l’islam, des musulman-e-s et des Arabes essentialisé-e-s autour de traits culturels et religieux, nous faisons d’abord état des particularités et interrelations du trio Orientalisme, islam et médias de masse à partir des écrits de Edward Saïd. Dans L’Islam et les médias (1981), ce dernier explore la couverture de presse orientaliste simpliste et négative que les grands médias nationaux occidentaux, plus particulièrement américains, produisent dès les années 1970 au sujet de certains évènements internationaux dans lesquels sont impliqués l’islam, les musulmans et l’Orient[i]. Complémentaires à ceux de Saïd, les travaux de Olivier Moos[ii] (2011) introduisent la question de l’essentialisation culturelle qui marque désormais, de manière indélébile, les représentations de l’islam par ces producteurs légitimes de savoirs et de représentations que sont les médias de masse occidentaux[iii].

I. Orientalisme, islam et médias de masse

De la fin du 18e siècle à nos jours, un « mode de pensée », l’orientalisme, a largement déterminé les représentations de l’islam en Occident, objet d’« une géographie imaginaire, polarisée à l’extrême, divisant le monde en deux parties inégales » (Saïd, 2011, p. 80) et caricaturales. L’Orient, présenté comme une vaste puissance territoriale et politique, donc menaçante et hostile, mais aussi, paradoxalement, « comme une zone inférieure du monde » (Saïd, 2011, p. 80) et l’Occident appelé à se protéger de cette antinomique puissante entité inférieure. Au cœur de cet Orient, l’islam est systématiquement dépeint comme « un système de normes » qui gère « tous les aspects de la vie collective et individuelle des musulmans, des registres du quotidien et du banal, jusqu’aux pratiques politiques et économiques » et comme « un espace… géographique et identitaire perçu historiquement et religieusement inapte à la modernité », laquelle ne saurait être qu’occidentale dans ses formes et son contenu » (Moos, 2011, p. 4).

C’est à la faveur de la fin de la Guerre Froide et d’un processus de mondialisation économique croissante que le récit orientaliste devient ubiquitaire dans les médias nord-américains et européens, universités et centres de recherche. Reproduisant un « monde post-bipolaire », ce récit substitue au grand péril communiste, « un péril islamique incommensurable » animé par un « ennemi indéfinissable » (Moss, 2011, p. 10-11) montré plus redoutable encore au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Fondées sur une approche historique déficiente de l’islam, ces théories allèguent l’existence d’« essences culturelles » islamiques et les invoquent pour commenter et élucider tout évènement sociopolitique impliquant l’islam. Développée entre autres par l’historien britannique Bernard Lewis, professeur émérite de Near Eastern Studies à l’Université de Princeton, écrit Saïd, ces théories culturalistes et ethnocentristes postulent également que l’islam, qui englobe sans distinction une multitude de pays et de peuples par essence mauvais, soit un milliard et demi de musulman-ne-s, « s’est engagé dans une prétendue guerre contre la modernité » (Saïd, 2011, p. 33) et menace donc l’Occident[iv]. Différentialistes, elles postulent aussi de l’existence de divergences majeures incompatibles, un « choc des civilisations » opposant deux entités fantasmées. Un « esprit occidental moderne » (Saïd, 2011, p. 35) judéo-chrétien, rationnel, démocratique, ouvert sur le progrès et représentants « le monde réel » et laïque (Saïd, 2011, p. 37). Un esprit musulman irrationnel, médiéval, autocrate et anti-moderne (Saïd, 2011, p. 148), dont toutes les pratiques, relations et discours sont « associés à une appartenance au champ islamique » (Moos, 2011, p. 3), donc synonymes d’obscurantisme religieux.

Dans les médias de masse occidentaux, journalistes et experts recyclent et diffusent ces théories orientalistes. Perpétuant ainsi « les insuffisances et distorsions médiatiques réservées à l’islam » (Saïd, 2011, p. 37), ils usent des mêmes amalgames pour interpréter et problématiser toutes « manifestations associées à l’identité islamique » (Moos, 2011, p. 4), du port du voile dans l’espace public aux guerres, crises et violences moyen-orientales, sans oublier la lutte pour la démocratie contre le terrorisme et le chaos, soit autant d’« éléments aisément compressibles en images » (Saïd, 2011, p. 112).  Ce faisant, ces contenus médiatiques, pourtant destinés à « informer » les publics de masse occidentaux, ne reflètent nullement la diversité du monde musulman. Dans cet islam médiatisé, le sujet est toujours « surdéterminé par la culture et la religion », rarement par des considérations politiques ou humaines, et les pouvoirs religieux et politiques ne font qu’un, contrairement à un Occident démocratique « dynamique, moderne et émancipateur, pourvoyant des espaces de réalisation pour l’individu » (Moos, 2011, p. 5). Constitué de pays présumés arriérés (Iran, Soudan, Irak, Somalie, Afghanistan, Libye), souvent conjugué à une menace pour « nous » et notre mode de vie libéral, séculaire, démocratique (Saïd, 2011, p. 119, 13), l’islam est donc confiné au « rôle de l’accusé, du condamné[v], sans qu’il soit nécessaire d’apporter des preuves ou des nuances » (Saïd, 2011, p. 20).

Largement responsables du façonnement et de la diffusion de tels clichés, autorisés à transformer « diverses réalités insaisissables en “actualité” » (Saïd, 2011, p. 126) et en information factuelle censément objective, vraie et fiable, les journalistes sont pourtant tributaires de leur éducation, mœurs et valeurs ethnocentriques qui « influencent largement les descriptions qu’ils font des sociétés et des cultures étrangères » (Saïd, 2011, p. 129). Ainsi, quand ils amalgament certains termes réducteurs, imprécis, voire impensés – Arabes, musulmans, terrorisme, fondamentalisme, extrémisme –, ils alimentent des représentations de ce qui « nous [l’Occident] » menace, donc de tout « ce–contre-quoi-nous-devons-lutter-aujourd’hui » (Saïd, 2011, p. 21). Quel est le sens politique et social de tels concepts? Combien de musulmans sont réellement fondamentalistes? Nul ne le sait. À la place, ils entretiennent la peur chez leurs publics avec d’autant plus d’enthousiasme que personne n’ira vérifier la source ni la justesse de leurs propos (Saïd, 2011, p. 19).

Le lexique orientalisto-médiatique diffuse largement cette idéologie stéréotypée et oppositionnelle faisant de l’islam « une chose simple à laquelle on peut se référer immédiatement » (Saïd, 2011, p. 119), à coup de représentations dépréciatives, caricaturales et globalisantes de musulmans diabolisés, déshumanisés et dépolitisés :

  • hommes barbus fanatiques, hostiles, violents, impulsifs, djihadistes assoiffés de sang, impitoyables, déterminés à conquérir et/ou anéantir l’Occident ;
  • terrorisme et fondamentalisme ;
  • femmes soumises et voilées (Saïd, 2011, p. 91) ;
  • eux – Islam – contre nous – Occident : le choc des civilisations (Saïd, 2011, p. 85, 123).

Puisque c’est dans cette couverture journalistique simpliste et dénigrante de l’islam, des musulman-e-s et des Arabes (Saïd, 2011, p. 64) que les chroniqueurs d’opinion trouvent leur sujet du moment, ne tendent-ils pas, eux aussi, à véhiculer ces mêmes représentations orientalisto-médiatiques de l’islam ?

 

II. Richard Martineau et la Chartre : un lexique orientaliste

Pour tenter une réponse à cette question, tout en la corrélant à la scène politique québécoise, nous avons réalisé une étude de cas des chroniques de Richard Martineau publiées dans Le Journal de Montréal (JdM) et Le Journal de Québec (JdQ) à l’automne 2013 et portant sur la Charte. Alors qu’en 2013, le Québec compte 8 millions de personnes[vi], 4 millions à Montréal et 760 000 à Québec, l’important tirage et lectorat de ces quotidiens a guidé notre choix[vii]. En 2013, le tirage hebdomadaire du JdM était de 1 million 953 681; celui du JdQ de 1 million 108 394. En semaine, 1 million 254 521 personnes avaient feuilleté ou lu au moins une édition papier, en ligne, sur tablette ou téléphone du JdM ; 355 298 personnes pour le JdQ[viii]. Enfin, le site web du JdM avait reçu 1,2 million de visiteurs uniques par mois soit « une augmentation de 51 % depuis octobre » 2013[ix].

Plus accrocheuse, subjective et vendeuse que l’article de presse factuel et, dans les principes, impartial, la chronique d’opinion sur l’actualité est souvent signée par des personnalités « vedettes » (journalistes, politiciens ou universitaire) qui s’expriment fréquemment sur d’autres supports (télévision, blogues, etc.). À l’automne 2013, les deux quotidiens Québecor en comptent près d’une cinquantaine et Richard Martineau est l’un de ceux qui y publie le plus souvent. Tous sujets confondus, il produit 5 à 6 chroniques par semaine, principalement dans le JdM, souvent reproduites dans le JdQ, et cumule une moyenne de 32 entrées par mois, ce qui en fait un objet d’étude tout indiqué. Il alimente aussi un blogue sur les sites de ces quotidiens et anime chaque midi une émission journalière sur les ondes de LCN, Franchement Martineau.

De nos jours, certains s’inquiètent que « La chasse gardée de l’“information”… [soit] clairement remise en question face à la prolifération de pratiques journalistiques inédites où l’opinion fait de plus en plus souvent partie intégrante de la construction même de l’actualité » (Watine, 2005, p. 44), entre autres, dans les chroniques de la presse écrite (Watine, 2005, p. 75). « Texte amalgame » dans lequel cohabitent souvent nouvelles informations, analyse, commentaire, la chronique invite son rédacteur à mettre en évidence sa personnalité et à proposer une lecture de l’actualité aussi subjective que légitime (De Bonville, 1995, p. 143 ; Picard, 1999, p. 37 ; Sormany, 1990, p. 120). Qu’il diffuse ses opinions partiales sur des sujets déterminés par ses humeurs et l’actualité (Ross, 2005, p. 23) ou encore qu’il se voue aux faits, pour les entreprises de presse, le chroniqueur n’est que bénéfices : il supplée à la raréfaction de leurs ressources journalistiques, augmente et fidélise leur lectorat et se pose comme un outil de marketing (Beauchamp, 1987, p. 83). C’est le cas de jeunes loups devenus vétérans, comme Patrick Lagacé au quotidien La Presse. C’est le cas de chroniqueurs vedettes comme Richard Martineau au JdM, lequel, à l’automne 2013, soutient ouvertement la Charte, appuie à 100 % Bernard Drainville, le ministre responsable (La loi et les valeurs, 19 octobre), le félicitant d’avoir « eu le courage d’amorcer une discussion franche et sincère sur un sujet délicat » (Le calme dans la tempête, 31 décembre) [x]. Dans les 16 chroniques où il traite de la Charte, il ne s’encombre pas d’une analyse politique minimalement approfondie, mais opère plutôt dans le registre de l’opinion spectacle. 8 d’entre elles, objets de notre étude de cas, diffusent des représentations orientalistes péjoratives et réductrices de l’islam et de musulman-e-s essentialisé-e-s autour de traits culturels et religieux.

Titre

Date de parution

JdM

Date de parution

JdeQ

1. La poutine idéologique de Charles Taylor 21 août 21 août
2. Une de gagnée 2 septembre
3. Que des Québécois de souche? 16 septembre
4. Que des Québécois pure laine? 17 septembre 17 septembre
5. J’admire les islamistes 14 octobre
6. Plus stricts ici qu’ailleurs? 12 novembre
7. Un autre raciste ! 3 décembre
8. Défranciser la France 14 décembre 14 décembre

 

Trois de ces chroniques (16 et 17 septembre, 3 décembre 2013) comportent des citations d’auteurs ou journalistes québécois-e-s originaires de pays arabes, favorables à la laïcité et à la charte (Karim Akouche, Djemila Benhabib et Boualem Sansal, Mohammed Lofti) qui tendent à déprécier l’islam et valoriser l’Occident. Tous fustigent « une certaine élite », libérale, de gauche et féministe, d’être complaisante « envers la montée de l’intégrisme religieux », alimentant ainsi, précise Martineau, des frustrations qui poussent « le peuple dans les bras de partis extrémistes » (21 août) comme le Front national :

Cheikh Justin, Hadj Couillard et Cheikha Françoise… Il n’y a pas si longtemps, vos parents éclairés renvoyaient les curées à leurs églises. Aujourd’hui, vous vous agenouillez devant les islamistes qui grignotent insidieusement notre espace public (Karim Akouche cité par Martineau, 16 septembre).

C’est quand même ironique de savoir que des religieux extrémistes, des multiculturalistes, des intellos de gauche et même des féministes unissent leurs voix pour défendre le droit au travail des femmes musulmanes voilées (Mohammed Lofti, cité par Martineau, 17 septembre).

Ces témoignages servent ainsi de piliers à l’argumentaire orientaliste sophiste en trois temps de l’opiniâtre chroniqueur : la laïcité n’est pas le seul combat des Québécois-e-s ; les Québécois-e-s arabo-musulman-e-s ne sont pas tous anti-charte ; les accusations de racisme qui pèsent sur les pro-charte sont donc injustifiées puisque plusieurs d’entre eux sont des Arabes.

II.1. Les barbus intégristes à l’assaut des droits fondamentaux

Évoquant des pays arabes où vivent des citoyens de confessionnalité musulmane, Martineau parle de pays intégristes sans jamais les désigner par leur nom d’État, mais aussi d’intégristes fanatiques, sexistes et homophobes ou de barbus toxiques. Des personnes sans citoyenneté, histoire, ni institutions politiques, qui, semble-t-il, menacent l’Occident, méprisent les droits fondamentaux des minorités et le principe d’égalité. Des États et des êtres dépolitisés, essentialisés en tant qu’entités mues par des motifs strictement religieux. Quelques extraits l’illustrent :

Pourquoi Charles Taylor est si volubile lorsque vient le temps de dénoncer la « tentation laïque » des pays démocratiques et si silencieux devant l’absence de libertés religieuses qui sévit dans les pays intégristes? (21 août).

Les intégristes qui crachent sur les femmes et les gais (2 septembre).

Si personne n’avait annoncé la tenue d’une manif devant les lieux [de la conférence islamiste « Entre ciel et terre » prévue les 7 et 8 septembre 2013 au Palais des congrès de Montréal] afin de protester contre ce discours rétrograde, la conférence aurait eu lieu comme prévu et les barbus auraient pu distiller leur poison sans problème (2 septembre).

L’égalité entre les hommes et les femmes… doit primer sur la liberté religieuse, n’en déplaise aux fanatiques de tout acabit (Akouche, cité par Martineau, 16 septembre).

Là-bas, le gars était très cool, mais quand il est arrivé ici, il a laissé pousser sa barbe, s’est mis à fréquenter la mosquée et a obligé sa femme à porter le voile. Il ne veut pas que sa femme étudie alors qu’elle fréquentait l’université dans son pays d’origine… Il est devenu vraiment très strict… On dirait que pour s’intégrer à leur communauté, certaines personnes qui viennent d’arriver au Québec se mettent à suivre les autres (Témoignage, Rapport du CSF sur les crimes d’honneur, chronique du 12 novembre).

II.2. Des tacticiens sournois à la conquête de l’Occident

D’autres extraits dépeignent des islamistes radicaux comme d’habiles tacticiens sournois qui répandent insidieusement leurs croyances dans les pays démocratiques. En dépit de leur archaïsme présumé, ils maitriseraient désormais l’art d’utiliser à leurs avantages les institutions démocratiques modernes, comme les tribunaux.

Les islamistes radicaux ont innové… Ils ne se contentent plus d’intimider ou de menacer : prenant exemple sur les Américains, ils recourent aux tribunaux, qu’ils saisissent à tout bout de champ, pour tout propos qui leur déplait et qu’ils qualifient d’islamophobe, d’anti-arabe, de discriminatoire, de diffamatoire, etc. (Boualem Sansal, cité par Martineau, 3 décembre).

Martineau souligne un même rapport opportuniste à la modernité quand il écrit que « certaines filles voilées », passant outre les édits du Coran les invitant pourtant à la modestie, « se maquillent comme si elles étaient des top models… À quoi ça sert de cacher pudiquement ses cheveux, si c’est pour te maquiller comme une vamp et battre des cils comme une biche? » (12 novembre).

Dans J’admire les islamistes, Martineau signale une autre tactique gagnante d’islamistes qui auraient réussi « à convaincre les intellectuels occidentaux [féministes, Fédération des femmes du Québec, Conseil du statut de la femme, candidats-e-s à la mairie de Montréal[xi]] des bienfaits du voile » et à « Persuader les féministes que les femmes qui portent le hijab le font en toute liberté ! ». Faussement flatteur, il écrit : « On a beau dire, on a beau faire, les islamistes sont forts et méritent toute notre admiration » pour leur « extraordinaire talent de persuasion ». Puis, par association fallacieuse, il les amalgame à deux formations fascistes et racistes : les nazis antisémites et le Ku Klux Klan ségrégationniste :

[Ils ont réussi] la quadrature du cercle : faire passer leurs adversaires pour des fascistes et des racistes, et placer leur combat à l’avant-plan des luttes progressistes. C’est un tour de force magistral. Imaginez ce que les nazis auraient pu faire s’ils avaient réussi à convaincre l’opinion mondiale que les juifs portaient VOLONTAIREMENT leur étoile jaune [à l’instar du voile]! Ils auraient pu envoyer de jolies juives à la télé dire (en battant coquettement des paupières) qu’elles ADORAIENT porter leur symbole d’asservissement, non vraiment, c’est super chouette, il y en a des jaunes pâles, des jaunes foncés, des en soie, des en tricot, ma cousine en a même une en or, une splendeur, je suis jalouse (14 octobre).

Le Ku Klux Klan aurait certainement aimé réussir un tel « truc de magie », poursuit-il, et se valoir le droit, au nom de la liberté d’expression et des valeurs démocratiques, « de porter des cagoules blanches, de brûler des croix » (14 octobre), tout en étant défendus « corps et âme », tout comme les islamistes, par les humanistes de gauche.

Martineau mentionne enfin une dernière réussite tactique : la réduction des artistes au silence « quand vient le temps de pourfendre les intégristes qui crachent sur les femmes et les gais » (2 septembre).

Vous [les islamistes] avez même réussi à faire taire les artistes ! Eux qui n’hésitent jamais à multiplier les dénonciations et les anathèmes [pour des causes comme la langue, l’environnement, les frais de scolarité, etc.], les voilà qui longent les mûrs et fuient les micros ! Pour chaque Paul Piché qui se dit POUR la charte, combien de poètes chantent à tue-tête, les doigts enfoncés dans les oreilles, pour ne pas entendre la question? (14 octobre).

Si des catholiques extrémistes avaient organisé la conférence islamiste Entre ciel et terre « plutôt que des islamistes, nos amis les artistes se seraient fait entendre » (2 septembre), conclut-il.

II.3. Eux contre nous

Dans Une de gagnée !, Martineau évoque une bataille opposant « leurs » croyances islamistes (intégristes misogynes, homophobes) à « nos » valeurs démocratiques et modernes. Félicitant l’annulation du « gros pow pow islamiste » Entre ciel et terre, par la direction du Palais des congrès de Montréal, faute de ne pouvoir assurer la sécurité des conférenciers, il écrit :

Espérons que les intégristes… ont bien compris le message que nous leur avons envoyé : au Québec nous n’acceptons pas les propos misogynes et homophobes. C’est bien beau la liberté de religion, mais ça ne permet pas de dire n’importe quoi… Je suis fier de nous. Nous nous sommes levés et nous avons défendu haut et fort nos valeurs (2 septembre 2013).

Reprenant à son compte les thèses intégrationnistes de Mathieu Bock-Côté, il cite Karim Akouche : « Au Québec, on doit faire comme les Québécois. L’État chez lui ; la mosquée, l’église et la synagogue chez elles, comme aurait dit Victor Hugo » (16 septembre). Dans Défranciser la France, le chroniqueur recommande vivement la lecture de L’identité malheureuse du philosophe Alain Finkielkraut et se range à ses thèses anti-immigration et ethnocentriques : « Les nouveaux arrivants peuvent crier qu’ils sont différents de ceux qui les accueillent. Mais ceux qui les accueillent ne peuvent, eux, célébrer leur différence et leur distinction » (14 décembre).

Enfin dans Un autre raciste !, l’on apprend que si nous n’y prenons garde, une inexorable vague intégriste menace de submerger le Québec et la planète entière et qu’il faut s’en défendre pour faire valoir « nos » valeurs. C’est le choc des civilisations.

L’islamisme ne prospère que grâce à nos peurs. Voilà pourquoi il fait tout pour nous subjuguer – par les armes, mais aussi par ses discours culpabilisants et par la surveillance constante qu’il exerce sur la société ! Nous avons perdu du temps dans cette prise de conscience, l’islamisme en a profité, il a pris une ampleur planétaire. Nous devons l’affronter ensemble. Tolérer les pratiques islamistes visant à enrégimenter des communautés (comme le port du voile, par exemple) et considérer ces pratiques comme naturelles offre aux stratèges islamistes un moyen d’enfoncer le coin, d’élargir leur emprise. Les gouvernements occidentaux doivent défendre leurs propres valeurs (Boualem Sansal, cité par Martineau, 3 décembre).

Signées à l’automne 2013 par l’un des chroniqueurs les plus médiatisés du Québec, plusieurs des chroniques analysées portant sur la Charte empruntent donc certains termes du lexique médiatico-orientaliste américains et diffusent des représentations stéréotypées, manichéennes et péjoratives, ce qui témoigne de leur caractère a-historique et a-géographique. Des généralisations racistes dépeignant des barbus intégristes opposés aux droits fondamentaux et des islamistes stratèges, radicaux et sournois, désireux de prendre ou néantiser l’Occident. Un choc de civilisations opposant un islam menaçant, religieux, anti-moderne, par essence dépolitisé et faisant naturellement fi des droits fondamentaux de la personne, aux lumières d’un Occident et d’un Québec dont les institutions politiques seraient toutes entières vouées à la laïcité, à une égalité « acquise » entre les femmes et les hommes et à la défense des droits des minorités.

Conclusion

En tant que références crédibles et légitimes, les médias de masse sont de puissants « centres d’interprétation » (Said, 2011, p. 125) qui introduisent toute une gamme d’images et d’« association d’idées » orientalistes relatives à l’islam dans « le champ du banal et du quotidien » (Moss, 2011, p. 8) de leurs publics de masse, dont l’attention est dès lors focalisée sur l’opposition entre islam religieux et occident moderne, alimentant ainsi des valeurs ethnocentriques, une « vive hostilité injustifiée » (Saïd, 2011, p. 57) et éclipsant « les processus politiques engagés » (Saïd, 2011, p. 122).

Difficile dès lors de ne pas questionner le type de connaissances dont dispose l’imposant lectorat des chroniques étudiées au moment du débat public entourant la Charte. Des lecteurs qui reproduisent et relaient possiblement dans leurs milieux sociaux, les œillères orientalistes tissées par le chroniqueur, renforçant ainsi l’idée que « leurs » valeurs exogènes islamiques menaceraient « nos » valeurs endogènes occidentales. Des lecteurs tenus dans l’ignorance de la diversité et de la complexité d’un monde musulman constitué de nombreux territoires en Asie et en Afrique, qui « comptent huit cents millions d’individus…, quantité de sociétés, d’États, d’histoires [du VIIe siècle à aujourd’hui], de géographies [de la Chine au Nigéria, de l’Espagne à l’Indonésie, de la Russie et de l’Afghanistan à la Tunisie], de cultures » (Saïd, 2011, p. 56) et tout un éventail de « traditions et [d’] expériences historiques propres aux sociétés musulmanes » (Saïd, 2011, p. 31).  C’est en cette insuffisance cognitive que réside la dimension la plus immorale du récit orientaliste porté par certains médias de masse dont nous avons modestement étudié un des supports écrits. Un récit antihumaniste, ethnocentrique et raciste, où la tare des différences culturelles inconciliables remplace celle des différences biologiques d’autrefois.

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Bibliographie

Beauchamp, C. (1987). Le silence des médias. Montréal, Canada : Éditions du Remue-ménage.

De Bonville, J. (1995). Les quotidiens montréalais de 1945 à 1985 : Morphologie et contenu (p. 139-153). Québec, Canada : Institut québécois de recherche sur la culture.

Moss, O. (2011). Lénine en djellaba : néo-orientalisme et critique de l’islam. Cahiers de l’Institut Religioscope, (7).

Picard, J.-C. (1999). La chronique dans les quotidiens québécois : un genre journalistique de plus en plus populaire. Les Cahiers du journalisme, (6) : 36-49.

Ross, L. (2005). L’écriture de presse. L’art d’informer (2e éd.). Montréal, Canada : Chenelière Éducation.

Saïd, E.W. (2011). L’lslam dans les médias (C. Woillez, trad.). Paris, France : Sindbad / Actes Sud. (Ouvrage original publié en 1981 sous le titre Covering Islam. New York, NY : Random House).

Sormany, P. (1990). Le métier du journaliste. Montréal, Canada : Boréal.

Watine, T. (2005). Séparation des faits et des commentaires. Le déclin d’un principe journalistique fondateur. Dans M.-F. Bernier, F. Demers, A. Lavigne, C. Moumouni et T. Watine (dir.). Pratiques novatrices en communication publique (p. 43-76). Sainte-Foy, Canada : Les presses de l’Université Laval.

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Notes

[i] Crise pétrolière et la hausse des prix du pétrole par l’OPEP en 1974. En 1978-1979, révolution iranienne remplaçant le régime impérial et militaire du Shah, allié des États-Unis, par un ordre islamique. En 1979-1981, prise d’otages à l’ambassade américaine à Téhéran par un groupe d’étudiants islamiques (Saïd, 2011, p. 82). Les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.

[ii] Chercheur associé à l’Institut Religioscope, Olivier Moos est docteur en histoire contemporaine de l’Université de Fribourg et de l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales).

[iii] Voir aussi : Thomas Deltombe (2005). L’islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005 ; Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed (2013). Construction et circulations des représentations européennes de l’islam et des musulmans. Dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman ».

[iv] Dans la réalité, nombre de pays musulmans sont pauvres, « gouvernés par des régimes tyranniques et bien trop incompétents, militairement et scientifiquement parlant, pour menacer quiconque en dehors de leurs propres citoyens » (Saïd, 2011, p. 38).

[v] Ces mises en accusation de l’islam profitent de l’instrumentalisation par des acteurs politiques de « divers sujets préoccupants d’un point de vue occidental » (Moos, 2011, p. 12). Au Canada et particulièrement au Québec, on peut évoquer, entre autres, les questions identitaires liées à l’immigration, les accommodements raisonnables, l’affirmation de la laïcité, etc.

[vi] Institut de la statistique du Québec, Bilan démographique du Québec. Édition 2013 (2013, décembre) : http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/bilan2013.pdf#page=21, page consultée le 11 mai 2016.

[vii] Selon le CEM, le tirage et le lectorat des quotidiens Québecor devancent largement ceux de leurs concurrents (Gesca Power Corpration (La Presse) et le Groupe Capitale Médias (Le Soleil, Le Nouvelliste, Le Droit, La Tribune, Le Quotidien, La Voix de l’Est).

[viii] Centre d’études sur les médias, Portrait de la propriété dans le secteur des quotidiens au Québec et au Canada, http://www.cem.ulaval.ca/pdf/Concentrationquotidiens.pdf, page consultée le 7 mai 2016, 8 pages.

[ix] Site de Québecor : http://www.quebecor.com/fr/comm/le-journal-de-montr%C3%A9al-compte-encore-plus-de-lecteurs-en-semaine-le-samedi-et-le-dimanche-encor et http://www.quebecor.com/fr/comm/le-journal-de-qu%C3%A9bec-le-quotidien-pr%C3%A9f%C3%A9r%C3%A9-7-jours-sur-7, consultés le 7 mai 2016.

[x] L’opposition entre pro-charte (laïcité et neutralité religieuse) et anti-charte (multiculturalismes et défense des droits de la personne) portait surtout sur deux propositions surmédiatisées relatives à des pratiques associées à l’islam : l’encadrement et l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires pour les employé-e-s de la fonction publique et l’obligation d’avoir le visage découvert lorsqu’on donne ou reçoit un service de l’État.

[xi] S’indignant qu’aucun-e des candidat-e-s n’appuie une charte soutenue par la majorité des Montréalais-e-s (49 %) par peur de perdre les vote des anglophones et communautés ethniques, Martineau invitera ses lecteurs-trices et tous les pro-charte de Montréal à annuler leur vote et à faire bloc contre ces pleutres clientélistes (« Les pleutres », 15 octobre).

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Pour citer cet article :
Gusse, Isabelle (2016) « Charte des valeurs québécoises et maux orientalistes : chroniques de Richard Martineau » , dans Cahiers du GERACII [En ligne], Vol.1, No.1. Article mis en ligne le 28 novembre 2016. URL : https://geracii.uqam.ca/cahiers-du-geracii/volume-1-no1/gusse/

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